C’est arrivé près de chez vous : le film belge qui a tout changé

Tourné en noir et blanc avec trois fois rien, ce film belge a sidéré Cannes en 1992 et continué de hanter le cinéma mondial pendant plus de trente ans. C’est arrivé près de chez vous n’est pas une comédie noire ordinaire : c’est un objet radical, inconfortable, qui force le spectateur à se demander pourquoi il rit — et si ce rire ne le rend pas complice.

Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde ont fabriqué quelque chose d’unique avec un budget dérisoire et une audace totale. Le résultat ? Un film que personne n’a vraiment su classer, que beaucoup ont voulu censurer, et que tout le monde a fini par copier.

Synopsis : suivre un tueur en série à la caméra

Le dispositif narratif

Le point de départ est simple, presque enfantin dans sa formulation : une équipe de tournage suit Ben, tueur en série belge, dans son quotidien. Ben se livre à la caméra, commente ses crimes, donne son avis sur l’architecture, la musique, les femmes. L’équipe filme. Et peu à peu, elle devient complice.

Ben — joué par Benoît Poelvoorde dans un rôle fondateur — n’est pas un monstre silencieux à la Hannibal Lecter. Il parle, plaisante, chante. C’est précisément ça qui dérange. Le synopsis tient en une ligne, mais le dispositif, lui, ouvre un gouffre éthique que le film exploite sans jamais refermer.

La mécanique de la complicité

Au fil des scènes, l’équipe de tournage cesse d’observer pour participer. Elle aide Ben à déplacer des corps, à financer ses activités. Rémy Belvaux (qui réalise et joue le preneur de son), André Bonzel (derrière la caméra) et les autres membres fictifs de l’équipe basculent progressivement. Le film ne le souligne jamais lourdement — il le montre, et laisse le spectateur calculer à quel moment il a, lui aussi, basculé.

⚠️ À garder en tête

Le film contient des scènes de violence explicite et des situations à caractère sexuel traités sur un mode documentaire volontairement neutre. Cette neutralité est le cœur du projet artistique, mais elle peut mettre mal à l’aise même les spectateurs aguerris.

🎬 Belvaux, Bonzel, Poelvoorde : une trinité fondatrice

Rémy Belvaux signe la réalisation et co-écrit le scénario avec André Bonzel et Benoît Poelvoorde. Les trois hommes se connaissent depuis leurs études à l’INSAS (Institut National Supérieur des Arts du Spectacle) à Bruxelles. Le projet démarre comme un exercice de fin d’études — ce qui explique la liberté totale dont il bénéficie.

André Bonzel gère l’image. Son approche caméra à l’épaule, granuleuse, tremblée, construit toute la crédibilité du faux documentaire. Sans lui, le dispositif s’effondre.

Benoît Poelvoorde, lui, livre une performance sans filet. Ben est drôle, séduisant, puis brutalement monstrueux — parfois dans la même scène. Ce rôle fait immédiatement de lui l’une des personnalités les plus singulières du cinéma belge, et il ne s’en remettra pas totalement : pendant des années, les gens lui parlaient de Ben dans la rue comme s’il était réel.

6 M€

de recettes mondiales pour un film tourné avec environ 400 000 francs belges de l’époque

Cannes 1992 et la réception critique

Le film est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes en 1992. La réception est immédiate et violente dans les deux sens : ovation d’un côté, indignation de l’autre. Des critiques saluent l’originalité radicale du dispositif ; d’autres s’interrogent sur la légitimité morale d’un tel projet.

Les journalistes français sont partagés. Libération parle d’un film « aussi drôle que terrifiant ». D’autres critiques y voient une provocation gratuite. Ce débat lui-même devient partie intégrante de la légende du film — et prouve, rétrospectivement, que Belvaux et Bonzel avaient touché quelque chose de réel.

« Le film pose une question à laquelle personne ne veut répondre honnêtement : à quel moment le spectateur devient-il voyeur, et le voyeur, complice ? »

— Synthèse de la réception critique française, 1992-1993

En Belgique, l’accueil est plus chaleureux. Le pays reconnaît dans ce film une certaine vérité sur lui-même — l’humour grinçant, la banalité du mal inscrite dans des paysages familiers de zones périurbaines et de pavillons ordinaires. Le titre lui-même joue sur cette proximité : près de chez vous, pas dans un décor exotique ou fantasmé.

L’héritage d’un faux documentaire

Ce que le film a inventé

Avant C’est arrivé près de chez vous, le found footage et le mockumentary de genre existent, mais marginalement. Ce film ouvre une brèche. Blair Witch Project (1999) n’est pas pensable sans lui. Man Bites Dog — le titre anglais du film — circule dans les écoles de cinéma du monde entier comme cas d’étude sur le dispositif énonciatif et la question de la représentation de la violence.

La liste des films qui lui doivent quelque chose est longue :

  • The Blair Witch Project (1999, Daniel Myrick et Eduardo Sánchez)
  • Cloverfield (2008, Matt Reeves)
  • Hardcore Henry (2015, Ilya Naishuller)
  • Ghostwatch (BBC, 1992) — sorti la même année, dans un registre différent

Pourquoi il reste pertinent

Le sujet du film — des personnes qui filment des personnes qui commettent des actes criminels, sans jamais couper la caméra — est devenu, avec les smartphones et les réseaux sociaux, une réalité quotidienne. Des vidéos d’agressions circulent en ligne. Des chaînes YouTube monétisent des contenus limites. Le débat éthique que le film ouvrait en 1992 est désormais une question de politique publique.

C’est ça, la longévité d’un vrai film : il parle du futur sans le savoir.

✅ À retenir

Faux documentaire belge de 1992, C’est arrivé près de chez vous a posé les bases d’un genre entier. Son héritage tient à trois choses : un dispositif narratif jamais vu, une performance de Benoît Poelvoorde hors norme, et une question éthique qui brûle encore trente ans après.

🎯 Où voir le film et comment l’aborder

Le film est disponible en DVD et sur certaines plateformes de vidéo à la demande spécialisées en cinéma d’auteur européen. Sa diffusion reste plus confidentielle que sa réputation — ce qui est presque logique pour un objet aussi singulier.

Quelques repères pour le regarder dans les meilleures conditions :

  • Prévoir de regarder en version originale (français belge) : le doublage trahit la texture du film
  • Ne pas le présenter comme une « comédie noire » à quelqu’un qui ne s’y attend pas — la violence est explicite
  • Le double bill naturel, c’est Man to Man ou Toto le héros de Jaco Van Dormael pour rester dans le cinéma belge de la même époque
  • Les cours de cinéma l’associent souvent à des textes de Jean-Louis Comolli sur le documentaire et la représentation

💡 Notre conseil

Si vous découvrez le cinéma belge par ce film, enchaînez avec Le Tout Nouveau Testament de Jaco Van Dormael ou les premières œuvres des frères Dardenne : vous comprendrez mieux pourquoi la Belgique produit, depuis les années 90, certains des films les plus originaux d’Europe.

Trente ans après sa sortie, le film reste une expérience difficile à catégoriser. Ni vraiment documentaire, ni vraiment fiction, ni franchement comédie au sens habituel du terme. C’est précisément cette résistance à l’étiquette qui le maintient vivant — et qui explique qu’on en parle encore.